UNOC3 : perspectives sur une meilleure intégration de la biodiversité marine dans les politiques publiques de pêche et les pratiques productives

A l'occasion de la 3ème Conférence des Nations Unies sur l'Océan, tenue du 9 au 13 juin 2025 à Nice, BIODEV2030 s'est mobilisé pour partager les résultats et objectifs des pays impliqués dans la gestion durable des ressources halieutiques (pêche et aquaculture). A travers deux événements, 3 pays bénéficiaires ont pu mettre en avant les activités développées aux échelles nationale et locale afin de mieux intégrer la biodiversité aux politiques publiques de pêche : Madagascar, le Mozambique et le Suriname.

La France a co-organisé la troisième Conférence des Nations Unies sur l’Océan (UNOC-3) à Nice en France, du 9 au 13 juin 2025. L’objectif principal de ce rendez-vous a été de favoriser l’engagement des pays et des parties prenantes pour la mise en œuvre de l’ODD 14 sur la conservation et l’exploitation durable des océans, des mers et des ressources marines, ainsi que d’accélérer la ratification du Traité international pour la protection de la haute mer et de la biodiversité marine (BBNJ) afin d’atteindre le seuil de 60 Etats nécessaires à son entrée en vigueur. Alors que plusieurs annonces ont été faites pour renforcer la protection des océans, comme la création par la Polynésie Française de la plus grande aire marine protégée du monde, l’UNOC3 a également été le théâtre de nombreuses signatures de programmes de coopération internationale, et notamment du projet Great Ocean porté par le WWF-France dans le Plateau des Guyanes, avec lequel BIODEV2030 collabore.

 

Equipe projet BIODEV2030 accompagnée du représentant du Département des Pêches du Suriname, M. Arjune, en zone verte (La Baleine)

 

Le projet BIODEV2030 a été présent toute la semaine, et a profité de cet évènement pour mettre en lumière ses activités clés dans les 6 pays du projet travaillant sur la thématique « Océans » (Fidji, Mozambique, Sénégal, Guyana, Madagascar, Vietnam).

En valorisant les succès du projet dans ces pays, BIODEV2030 poursuit un double-objectif de promouvoir sa méthode de mainstreaming de la biodiversité, notamment appliquée au secteur halieutique, auprès des parties présentes à l’UNOC3, et de sensibiliser les bailleurs et organisations internationales aux résultats et perspectives issues de la Phase II du projet. Le projet a également renforcé la présence de trois délégations nationales (Madagascar, Mozambique, Suriname).

La présence de BIODEV2030 à l’UNOC3 s’est illustrée par deux grands temps : l’organisation d’un side-event sur le Pavillon conjoint de l’Office Française de la Biodiversité, de l’UNESCO Océan, et de Institut des Sciences Marines de l’Italie, Beyond Borders, et la tenue d’un événement conjoint avec le projet NoCaMo (Nothern Canal Mozambique) du WWF, sur le voilier du Blue Panda.

 

Des menaces communes planant sur la biodiversité issues de pratiques productives de pêche INN

 

Le premier événement sur le Pavillon Beyond Borders a permis le dialogue entre trois représentants des Ministères des Pêches de Madagascar, du Mozambique et du Suriname, qui ont exposé les principales menaces planant sur la biodiversité marine dans leurs pays, les plans d’action mis en œuvre par leurs institutions, et les défis rencontrés dans ces activités. Ils ont mis en avant les instruments de politique publique sectorielle priorisés pour lutter contre la pêche illégale, non déclarée, et non réglementée (INN), renforcer les capacités de suivi des stocks de poissons, ou bien améliorer les pratiques de pêche dans le secteur artisanal. Ils ont également présenté comment leur gouvernement travaillent avec la société civile et le secteur privé pour développer des plans de gestion concertés des ressources naturelles, permettant de prendre en compte les impératifs de développement économique dans des contextes de pauvreté.

 

Représentants des Ministères des Pêches de Madagascar, du Mozambique, et du Suriname, de gauche à droite : Mme. Narindra Raharison, Mme. Isabel Chauca, M. Zojindra Arjune

 

Parmi les principales menaces communes planant sur la biodiversité, ces pays ont fait état d’une importante pêche INN, notamment pour les flottes artisanales, menant à une surexploitation des ressources et à des niveaux élevés de prises accessoires (« by-catch »), ou des juvéniles, qui pourraient être évitées par l’utilisation d’engins alternatifs plus sélectifs. Le recours aux engins non réglementés contribuant à la dégradation des habitats, comme la senne de plage, constitue un défi partagé dans la filière de la pêche à la crevette. Plusieurs Etats ont mentionné des pressions sur certaines espèces cibles, allant jusqu’à l’épuisement de la ressource (dans la région du Plateau des Guyane notamment), ainsi que sur des espèces protégées.

Malgré des cadres réglementaires existants pour réguler les pratiques de pêche et mieux prendre en compte la biodiversité, les pays BIODEV2030 font face à des défis dans leur mise en œuvre, du fait d’un manque de capacité des organisations gouvernementales et d’un déficit de surveillance des pêcheries par les acteurs en charge du suivi. Le non-respect des systèmes de licences et des zones réglementées par des flottes dites « fantômes », ou illégales, se traduit ainsi par un écart de pratiques productives notable entre les secteurs industriel et artisanal. Les difficultés d’application des normes dans la pêche artisanale sont renforcées par une capacité limitée des acteurs étatiques à sensibiliser les pêcheurs aux bonnes pratiques et à faire valoir les bénéfices de long terme associés, comme la régénération de la ressource et la meilleure qualité des prises.

Pour 14 des 15 pays BIODEV2030, des fiches de synthèse revenant sur ces principales menaces ont été produites avec le cabinet Altai Consulting et sont disponibles sur le site (voir ici). Elles listent, par secteur, les pressions existantes, en les associant à des pratiques productives distinctes, en s’appuyant sur la méthodologie DPSIR (Driver, Pressure, State, Impact, Response).

 

 

Renforcer le suivi des stocks pour mieux gérer les ressources : de la nécessité d’une approche régionale

 

Dans le cadre du projet BIODEV2030, Madagascar, le Mozambique et le Suriname ont tous les trois choisi de concentrer le dialogue multi-acteurs sur les potentielles réformes à mettre en place dans le secteur de la pêche, en impliquant les acteurs privés, la société civile et le gouvernement. Les représentants des Ministères sectoriels en présence ont rappelé le rôle de leur institution dans le développement de plan de gestion durable des ressources halieutiques, favorisant une approche écosystémique des pêches. Celle-ci se traduit notamment par un effort de suivi des stocks, grâce à la collecte de données et au dialogue avec les acteurs de terrain. Ce suivi est essentiel pour une meilleure gestion des ressources, et constitue une priorité pour de nombreux pays.

Afin d’optimiser les synergies entre les plans d’action sectoriels nationaux, ce suivi est parfois réalisé à l’échelle régionale, comme dans le Plateau des Guyane, où le Suriname collabore avec les gouvernements de Guyane française et du Guyana pour renforcer la surveillance des flottes de pêche. Des complémentarités ont ainsi été identifiées entre les projets BIODEV2030 et Great Ocean, initiative régionale dans le Plateau des Guyanes signée à l’occasion de l’UNOC3. Cette dernière poursuit en effet plusieurs objectifs convergents avec BIODEV2030, comme le développement de projets pilotes de changement des pratiques productives portés par les communautés locales, et le renforcement des systèmes de surveillance et de collecte de données. Dans le cadre de Great Ocean, la mise en place d’un observatoire régional devrait permettre de produire des données fiables, qui pourraient alimenter le dialogue basé sur la science porté par BIODEV2030. Au niveau des coopératives de pêcheurs, l’accès au marché, l’acquisition de matériel aux normes et le renforcement des chaines de production constituent des défis communs, auxquels les deux projets souhaitent s’attaquer.

Dans l’Océan indien, et notamment dans le Canal Nord du Mozambique, BIODEV2030 vient renforcer certaines activités poursuivies par NoCaMo, projet mis en œuvre par le WWF, en partenariat avec la Wildlife Conservation Society (WCS), Cordio et le Secrétariat de la Convention de Nairobi. Une des composantes du projet se concentre sur le développement et l’harmonisation des données disponibles afin de renforcer la prise de décision et les plans de gestion promus par les gouvernements auprès des communautés de pêcheurs. L’Institut Océanographique du Mozambique, impliqué dans les ateliers de dialogue BIODEV2030 dans le pays, participe par exemple à l’élaboration de ces plans pour chaque espèce ciblée (crabe, crevette, etc.).

Madagascar, BIODEV2030 soutient les activités du WWF en lien avec le réseau « Nat Cap », spécialisé dans l’évaluation du capital naturel afin de mieux valoriser les écosystèmes et intégrer leur valeur dans les systèmes de comptabilité nationale, afin d’orienter les politiques publiques vers une gestion durable des ressources naturelles. Au Mozambique, les activités de renforcement des données disponibles visent également à permettre aux pêcheurs de mieux comprendre les bénéfices liés à l’adoption de pratiques plus durables permettant le renouvellement de la ressource, et à estimer leurs revenus à court et long termes.

 

Comment les gouvernements et les entreprises peuvent-ils soutenir les communautés locales dans la promotion d’activités alternatives pour réduire les pressions ?

Lors des périodes de repos et des clôtures saisonnières, un fort enjeu réside dans la promotion d’activités alternatives génératrices de revenus (AGR), notamment pour les pêcheurs les plus précaires. Face à ces défis, les gouvernements cherchent à renforcer la viabilité économique et la soutenabilité des AGR, telle que l’aquaculture, et de les diffuser au sein des réseaux de pêcheurs artisanaux afin de réduire leur dépendance à la ressource et de réduire les pressions sur certaines espèces fortement exploitées. A l’occasion du side-event conjoint BIODEV2030-NoCaMo du 12 juin, le dialogue avec le secteur privé a permis de comprendre comment les entreprises participent également au développement d’AGR et à la sensibilisation des petits pêcheurs dans les villages. Par exemple, à Madagascar, l’entreprise Sogediproma travaille avec les communautés locales pour restaurer les mangroves et dégager des revenus issus de l’économie bleue. Elle fournit également du matériel réglementé et sensibilise les pêcheurs à leur utilisation afin de réduire les pratiques destructives. Réfrigépêche, de son côté, soutient les populations afin de réduire leur dépendance à la pêche, en distribuant des canards ou des machines à couture.

Dans le cadre du projet Great Ocean dans la région du Plateau des Guyane, des programmes d’éco-tourisme seront développés en vue de fournir des AGR aux pêcheurs respectant les restrictions.

 

Conversation entre représentants du secteur privé dans l’Océan Indien, sur l’événement à bord du voilier Blue Panda du WWF-France, le 12/06/25

 

La gestion durable des ressources halieutiques fait face à des défis de gouvernance partagés

 

Améliorer l’efficacité de la planification multi-acteurs de l’espace marin figure parmi les priorités des gouvernements présents lors des side-events organisés par BIODEV à l’UNOC3. Un des objectifs du projet est d’identifier les opportunités d’harmonisation des outils juridiques, économiques, et techniques, afin de permettre aux gouvernements de développer des instruments de politique publique sectoriels prenant mieux en comprendre la biodiversité. En vue d’améliorer la concertation interministérielle et permettre d’atteindre des consensus sur les instruments à prioriser à moyen terme, BIODEV2030 se concentre sur le dialogue multi-acteurs. Celui-ci est animé par un comité regroupant à minima les représentants des Ministère sectoriel et de l’Environnement. A Madagascar, une “Plateforme Pêche Crevettière Durable” a ainsi été mise en place, permettant un dialogue entre les acteurs de pêche traditionnelle et de pêche industrielle, avec les Ministères (environnement et sectoriels) et les acteurs de la société civile. Elle doit amorcer une réflexion sur les réglementations à renforcer ou réformer, comme par exemple :

  • Augmenter la surveillance contre la mauvaise pratique de pêche à travers le Comité de Contrôle et de Surveillance (CCS), avec un objectif de réduction du niveau d’infraction pour qu’au moins 50% des pécheurs utilisent du matériel de pêche règlementé 
  • Revoir les règles d’affectation des redevances versées par la pêche crevettière industrielle, en vue de financer la gestion durable des pêches et les moyens d’application de la loi par des financements domestiques 
  • Renforcer les ressources et capacités de l’Organe Consultatif de Gestion Locale et Participative de la Petite Pêche 
  • Définir de façon concertée un plan de réduction de l’effort de la pêche traditionnelle, en associant d’autres filières pouvant présenter des moyens de subsistance alternatifs 
  • Effectuer une évaluation des stocks de crevettes ; et inscrire cette évaluation dans le cadre d’un plan de recherche pluriannuel permettant de soutenir les décisions de gestion des pêches 
  • Développer l’écocertification de la petite pêche grâce au renforcement de capacités permettant à la fois d’améliorer le prix de vente et de sécuriser l’accès vers les principaux marchés d’exportation (Union Européenne, Etats-Unis) 
  • Renforcer les cadres de coordination entre le Ministère de l’Environnement et du Développement Durable et le Ministère de la Pêche et de l’Economie Bleue sur la gestion des mangroves et apporter du soutien technique et financier pour la mise en place de modes de gestion durable des mangroves par les communautés. 

Pour rappel, ces instruments sont listés dans la fiche Altai dédiée.

 

Au Mozambique, des plans de gestion durable des ressources halieutiques sont également développés en concertation avec les communautés locales afin de mieux intégrer la biodiversité. Le projet NoCaMO participe activement à l’identification de ces modèles de gestion durable co-construits avec les acteurs locaux, afin de promouvoir les modèles efficaces à une échelle régionale. Afin de soutenir les modèles efficaces d’aires marines protégées co-gérées avec les communautés, certains gouvernements s’appuient sur les données scientifiques disponibles pour définir des zones d’accès restreints voire interdits, et permettre le renouvellement de la ressource. Un fort enjeu de sensibilisation et de partage d’expériences existe à ce niveau afin de pérenniser les bonnes pratiques observées.

Si les enjeux de gouvernance sont centraux, les discussions ont montré que le secteur privé peut lui aussi être pionnier dans l’évolution des pratiques productives, en finançant du matériel réglementé, en proposant des programmes de formation, ou encore en incitant les coopératives à adopter des certifications. Au Suriname par exemple, les acteurs de la filière crevettière ont progressivement utilisé le Turtle Excluder Device (TED) avant que celui-ci ne devienne obligatoire. Au Guyana, plusieurs industriels se sont mobilisés pour obtenir la certification Marine Stewardship Council (MSC) afin de capter de nouvelles parts de marché.

 

Accompagner les pays dans la mise en œuvre de leur Stratégies Nationales Biodiversité, ou comment traduire les cibles du KMGBF au niveau sectoriel

 

Alors que l’ODD 14 sur les océans reste le moins financé des ODD (d’après un rapport Deloitte de 2023), il est essentiel de réfléchir aux moyens de soutenir la mise à échelle des solutions développées par les gouvernements et acteurs impliqués dans la gestion durable des ressources marines. Au-delà d’identifier les outils financiers innovants et accessibles aux pays les moins avancés, il s’agit désormais de les mobiliser, grâce à un cadre réglementaire permettant leur appropriation par les communautés locales. Le projet BIODEV2030, à travers le développement de projets pilotes de territoire favorisant des pratiques de pêche plus durables, accompagne les acteurs locaux dans la mobilisation d’outils financiers adaptés et dans l’exploration de nouveaux modèles vertueux. Ces projets constituent la traduction à l’échelle locale de la vision du Cadre Mondial pour la Biodiversité de Kunming-Montréal (KMGBF), et doivent refléter les volontés de réformes et les orientations politiques nationales pour la biodiversité. En agissant à ces deux échelles, BIODEV2030 entend promouvoir une vision transversale de l’intégration sectorielle de la biodiversité (mainstreaming), et rompre les silos en familiarisant les ministères sectorielles au KMGBF.

 

 

 

 

AUTRES ARTICLES

Clôture de BIODEV2030 : six années d’engagement pour intégrer la biodiversité au cœur des politiques et des secteurs économiques

Le 25 juin 2026, les partenaires de BIODEV2030 se sont réunis à Paris, dans les locaux de l’Agence française de […]

Lire la suite

BIODEV2030 au Congrès Mondial de la Nature de l’UICN : une opportunité pour promouvoir les résultats du projet

Le Congrès Mondial de la Nature de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN), s’est tenu du 9 […]

Lire la suite

UNOC3 : perspectives sur une meilleure intégration de la biodiversité marine dans les politiques publiques de pêche et les pratiques productives

La France a co-organisé la troisième Conférence des Nations Unies sur l’Océan (UNOC-3) à Nice en France, du 9 au […]

Lire la suite

Identifier les instruments de politiques publiques sectorielles à fort impact sur la biodiversité et les mettre en discussion

Favoriser les  changements de pratiques productives à l’échelle nationale : BIODEV2030 appuie les pays à identifier les instruments de politiques […]

Lire la suite